Une cuite mémorable

J'avais quinze ans. L'âge ingrat, celui des boutons d'acné et des poils qui poussent à des endroits ingrats et insoupçonnés. A l'époque, je consacrais plus d'efforts à me concentrer sur l'horreur que m'inspiraient mes bubons d'acné qu'à réfléchir au plaisir et à l'immensité des possibilités qu'il y a d'habiter tout le temps dans des villes différentes, de voyager, de vivre dans de superbes appartements avec des vues imprenables. Les boutons avant tout...
Donc cette fois-ci, nous allions pour les vacances de Noël au Panama puis en Equateur. Quelle aberration de m'imaginer comment je trouvais ça tellement facile à l'époque! Bref, nous partîmes. De Panama, je me souviens d'une résidence sous haute surveillance pour immigrés américains, d'une zone de libre commerce où les taxes n'existent pas, et des gros paquebots et navires marchands sur le canal avec ses écluses interminables. Puis nous nous envolâmes pour l'Equateur.
Quand tu survoles les environs de Quito pour la première fois, c'est un spectacle féérique. Des forêts de nuages denses surplombées par de hauts pics enneigés, à perte de vue. Les Andes, c'est quand même quelque chose! On oublie l'affaire homme un instant, devant tant de grandeur. Pol Poth, à côté c'est du pipi d'chat. Et puis quand t'es dans un coucou qui va atterrir sur la piste d'atterrissage la plus courte de la Terre, à 4200 mètres d'altitude au milieu des volcans, même la transmutation paraît peu de chose...
Ensuite ce fut la grande ville, les rues inconnues entraperçues dans les phares du taxi, puis les cinq étages qui t'essoufflent comme quinze quand on est si haut dans le ciel. C'est à peu près la seuls chose dont je me souviens de Quito. Avec la population très indienne, la pauvreté, les parcs naturels, les volcans et les lamas. Il paraît que y en a plein le Lycée Français. Et cette rumeur, je la tiens d'une source sûre, car c'est Karla, la fille de l'ami de mes parents qui nous recevait là-bas, qui nous l'a raconté.
C'est d'ailleurs à ces amis de mes parents, Arnaud et Jennifer, que je dois ma première expérience d'euphorie alcoolémique...
Bien des jours avant, alors que l'on était dans une ancienne hacienda devant un bon repas, j'ai entendu Arnaud dire à mon père que mon frère était une tête brûlée, mais qu'il était terriblement franc jeu, alors que j'étais un rêveur un peu sournois, et qu'ils auraient beaucoup plus de mauvaises surprises avec moi. Il n'avait pas totalement tort...
En entendant cette prophétie Nostradamienne, j'aurais dû sentir couler dans moi l'irrépresssible envie d'être un enfant modèle, intègre et fidèle à l'image que mes parents avaient de moi. Mais hélas, il y eut le Nouvel An.
Nous étions dans la finca d'Arnaud, où il cultivait du café essentiellement, mais y produisait également un rhum artisanal assez puissant. Il était 22h, après une journée à flâner dans les plantations, tout le monde était réuni autour d'un feu à papoter, les adultes sirotant ce fameux rhum maison avec un peu de jus de citron. Les esprits s'échauffent, les adultes se taillent causer un peu plus loin. Nous on était gosses. Je pense que la barrière culminait à 17 ans, ce devait être mon frangin, et je serais bien curieux de savoir comment il se rappelle cette histoire... Bref, on nous laisse sans surveillance, avec deux obsessions: les nouveaux flingues à billes qu'on vient de nous prêter, on peut s'tirer d'ssus avec et tout, et le rhum, qui met parfois des énormités dans la bouche de mon daron, et fait danser ma mère. On décide de commencer par le rhum, on se marrera encore plus avec les flingues.
C'est du rhum à 60 degrés. Avec un peu de jus de citron... J'ai quinze ans! ça me monte à la tête comme les pétards qui éclatent à droite à gauche, ça tangue autant que les vieux qui dansent au loin, ma vision est saccadée comme un film qu'on passerait image par image. Si je tourne ma tête de gauche à droite, j'en vois tout au plus trois ou quatre. Je titube en auto-pilote vers la cuisine, trouve une bière, pas de décapsuleur. J'essaie de l'ouvrir contre un rebord en carrelage. J'casse le goulot, j'la finis quand même. Les bouts d'verre, ça endurçit l'estomac. J'vais danser avec les vieux, parce que chuis un homme tout de même. Et qui de mieux que ma mère, qui danse si bien, et qui rit et qui apprécie que je vienne vers elle. Même si elle doit voir que je suis pas dans mon état normal. Allez, avoue, tu tangues! Et tu bredouille que des conneries incompréhensibles!
Ensuite, les champs. De l'herbe, le flingue à la main, une brûlure de bille dans la jambe. Un ptit coup de vision à 180°. Image à gauche de la maison, puis au milieu de l'herbe, puis la terre, je suis à terre. Rien entre les images. Je vois une foule. Ils dansent autour d'un feu. Un homme brûle au milieu. Je m'approche. C'est pas un homme, il est en paille. Les gens sautent au-dessus. Je prends mon élan, et saute au-dessus des flammes. On m'explique que c'est la vieille année qui brûle, car la nouvelle arrive. Ca me plaît, je resaute plus près des flammes.

Je me réveille le lendemain, les cloches de Notre Dame le jour de Paques dans la tête. Je me redresse, et tandis que de vagues souvenirs humiliants me remontent à la tête, d'autres choses essaient de remonter, et cette fois ça vient plutôt de l'estomac et c'est un peu plus pressant. Je me rue hors de la chambre, située au premier étage, et vomis avec vigueur devant quelques spectateurs amusés du haut du balcon du premier étage.

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