marche et pense!

Je suis dans une rue désertée et mal éclairée de Marseille, et je me dirige vers mon lit. Il fait bon pour la saison, pour une fois jm'en fous que mon blouson n'aie plus de fermeture éclair. Je prends un peu les rues au hasard, mais je sais où est mon lit. Il n'y a pas un chat, presque pas de voitures; je tire une dernière taffe de mon joint et je me dis que les conditions sont optimales pour tester une technique de méditation que j'ai étudiée d'un air distrait, la méditation pendant la marche.

Ce n'est pas compliqué, je me souviens, il suffit de garder le regard plus ou moins dans le vague, bloquer le courant constant de pensées parasites autant que possible. Je sens la pression sur mes métatarses à chaque pas, quand ils se plient pour propulser la jambe qui est légèrement en l'air, mais qui pèse un court instant sur l'autre. Mes mollets se contractent, le gauche m'élance légèrement. J'ai pas du tout l'impression que mes deux jambes font les mêmes mouvements d'ailleurs, chacune a son propre style, surtout depuis que la droite s'est fait une petite chirurgie esthétique.

Le premier carrefour un peu dangereux évapore toute ma concentration, j'aperçois les voitures qui arrivent, calcule la meilleure façon de traverser, cours, je pense à autre chose, je suis en mode réaction directe, pas de concentration possible. Comme essayer de lire un bouquin dans un wagon de la SNCF en compagnie d'une colonie de vacances pour jeunes délinquants entre 5 et 8 ans.

Le carrefour passé, je me concentre à nouveau sur mon corps. Les sensations les plus fortes viennent des métatarses et des talons. Mes quadriceps se contractent, mes hanches font un mouvement de balancier. Je peux accentuer les sensations dans différentes parties en changeant de style de marche. Plus rebondie, plus raide, en essayant de garder la tête à la même hauteur. La sensation au niveau du pied répand une sorte de chaleur et de douleur à la fois. C'est peut être à cause de mes vieilles baskets pourries, dans lesquelles je peux passer mon doigt entre la semelle et mon pied, et à l'intérieur il n'y a qu'une fine couche qui sépare mon pied de mon doigt, et une semelle qui ressemblera bientôt à de la dentelle.

Ca y est, j'ai de nouveau perdu le fil de mes pensées. Je décide d'opter pour une approche plus contemplative, j'essaie de me concentrer sur ce que je vois. Les feuilles jaunes sur le sol, les fissures dans le trottoir, qui quand je les regarde j'évite presqu'instinctivement, mais de façon méthodique - depuis que j'ai vu As good as it gets, ça m'amuse - mais tout ce qui est un peu loin, je ne le vois pas. Je suis myope et je ne porte jamais mes lunettes. Le soir, c'est bien pire, et toutes ces lumières font des grosses taches floues dans le noir. Pourquoi j'ai pas de lunettes? Parce que j'ai toujours été un peu tête en l'air - belle litote! - et malgré les trois paires que j'avais achetées grâce à une super-promotion-pour-un-euro-de-plus-la-deuxième-paire-à-un-euro-puis-tiens -la-troisième-aussi-soyons-fous, la seule paire que je possède encore est vieille donc plus adaptée, puis je préfère les garder chez moi pour ne pas les perdre. Dans les nuages d'accord, d'où perte, mais fainéant de surcroît, d'où renouvellement remis aux prochaines calendes. Et comme je sais pas trop ce qu'est une calende, ça tombe bien ça me donne le temps de me retourner. Mais je dois dire pour ma défense que si je ne le fais pas c'est parce que c'est trop compliqué, la bureaucratie m'emmerde. Je vais aller chez le médecin, il me donnera une belle petite feuille que je filerais à l'opticien, je choisirai une belle paire de lunettes et après je serai dans toute la mélasse des documents. Certains y arrivent, moi pas. En ce moment je n'ai même pas de sécu parce que les changements de régime me sont insurmontables. Ce n'est donc pas ma fainéantise mais le système qui est en faute - ouf !

Petit sentiment de culpabilité ainsi écarté, je me concentre un peu sur mes rotules et mes orteils, tout en considérant comment pourraient se passer les choses autrement. OK, alors, je suis le maître de l'univers, j'ai éradiqué pauvreté et inégalités. Homme = homme, on les traite tous pareils. Ce petit détail réglé, je peux me concentrer sur mes yeux. Alors je vais chez le médecin, il vérifie mes yeux, me donne de super belles lunettes, je le remercie chaleureusement et me retire tout guilleret. Voilà pour l'utopie à la sauce Pangloss. On peut aussi imaginer tout ça à la sauce communiste utopique, où le camarade médecin me donne mon bon et le camarade opticien mes lunettes, et moi camarade programmeur j'écris mes petites lignes de code le jour et je rentre dans mon unité d'habitation le soir picoler avec toutes mes belles camarades dans la grande salle de fêtes. Et maintenant l'utopie démocratique dans un pays européen au début du vingt et unième siècle, à l'ère de la communication, où le nullard en sens de l'orientation tourne à droite au bout de deux cents mètres comme lui assure la dame du GPS. J'ai un compte sur le site de l'Etat avec absolument tous ces documents qu'on leur fournit à chaque fois (à la préfecture, la CAF, les Assédic, l'ANPE, la mairie...), tous mes nouveaux documents sont automatiquement envoyés (par ma banque, ma mutuelle, mon entreprise, mon médecin). C'est bien évidemment ultra sécurisé. Du coup je vais chez le médecin, je paie rien, je vais chez l'opticien et paie ce que ma mutuelle ne couvre pas. Mettons plutôt que je ne paie rien puisque c'est une utopie.

Sur ce pensant, je me heurte presque à la porte de mon immeuble où le vieux du rez de chaussée aspire l'air de la rue en caleçon rouge à une heure du matin. Je le salue au passage, et me dirige vers mon lit en me disant que le plaisir pour moi "latino" de voir ce bonsoir insignifiant se prolonger dans une petite conversation chaleureuse me manque.

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